Histoire du monastère de l'Emmanuel
L'histoire de notre communauté
débute en Algérie, au monastère des bénédictines de Médéa, fondé en 1945. C'est
là que nos fondatrices se formèrent à la vie monastique. L'entourage était à
majorité arabo-musulman, et la communauté avait alors adopté le style de
vie locale et priait en partie en arabe.
En 1954, l'archevêque melkite de
Galilée, Monseigneur Georges Selim Hakim, qui deviendra en 1967 le
Patriarche Maximos V, vint en visite à Médéa. Il nous parla de la chrétienté
arabe de Terre Sainte et de son désir d'y fonder un monastère de rite byzantin,
pour répondre au besoin spirituel de l'importante communauté de fidèles
mellites.
En effet, la vie monastique
melkite bien présente au Liban, Syrie, Jordanie ou Egypte, était
cependant quasi absente de Terre Sainte. Or, dans l'Eglise d'Orient, le
monastère est réellement au cœur de la vie ecclésiale: lieu de ressourcement,
mais aussi d'instruction de la foi, il est un ferment de vie et de renouveau
pour le diocèse. Dans l'Eglise indivise, l'assistance et la participation aux
différents offices liturgiques était la condition de la formation des fidèles
et à plus forte raison des catéchumènes. En effet, les parties hymniques de
l'office byzantin à forte teneur dogmatique ont été composées dans le mouvement
des sept premiers conciles et en reflètent la lumineuse théologie.
La visite de l'Archevêque nous
ouvrit donc soudainement à la réalité de l'existence d'une chrétienté arabe en
pleine expansion, et mère François d'Assise, prieure du monastère bénédictin de
Médéa, décida de répondre à cet appel, et d'envoyer trois d'entre nous se
former au Liban avant de gagner la Terre Sainte. Lors d'un premier voyage de
reconnaissance, mère François d'Assise découvrit la présence dans la région des
Petites sœurs de Jésus et des AFI, également insérées dans l'Eglise melkite.
Une famille de Bethléem nous proposa un large terrain sur le versant d'une des
collines entourant celle de la grotte de la Nativité, avec un panorama sans fin
sur la vallée du Jourdain et les monts de Moab... Le monastère prendrait le nom
d' «Emmanuel», «Dieu est avec nous».
Le 23 décembre 1963, la première
liturgie orientale fut célébrée dans la petite chapelle du monastère. Quelques
jours plus tard, lors du pèlerinage historique à Jérusalem de SS Paul VI,
d'heureuse mémoire, le baiser de paix échangé avec S.S le patriarche de
Constantinople, Athénagoras faisait vibrer Jérusalem de l'immense espoir de
voir se réaliser l'unité tellement désirée entre les Eglises-sœurs. Le
monastère vit ainsi se confirmer son appel à la prière pour l'unité des
chrétiens, si cher à l'Eglise melkite dont il faisait désormais partie. Le 10
mars 1965, SB le Patriarche Maximos IV Saïgh procédait à l'érection canonique
du monastère: «Désormais, vous appartenez à notre Eglise qui désire aussi
rayonner Notre Seigneur malgré sa pauvreté et son petit nombre. Nous
travaillons pour l'Unité de l'Eglise, c'est très grand, cela demande beaucoup
de grâces et peut rencontrer bien des obstacles. Mais ayons courage, la Crèche
a vaincu les trônes des rois.»[1]
Tout en étant clairement inséré
dans l'Eglise melkite, le monastère bénéficia d'un indult lui permettant de
demeurer dans la Congrégation
bénédictine de la Reine des Apôtres, à laquelle la fondation
naissante appartenait. Saint Benoît en effet, est un saint de l'Eglise indivise
et à ce titre il est également vénéré dans l'Eglise d'Orient qui tient sa Règle
monastique en grande estime parmi celles d'autres Pères orientaux, tels saint
Basile ou saint Théodore Studite. La spiritualité bénédictine demeure donc pour
nous une richesse qui nous incite à approfondir les racines orientales du
mouvement monastique : saint Benoît lui-même, à la fin de sa Règle, ne
renvoie-t-il pas aux écrits des premiers Pères du Désert et de saint
Basile? «Les Conférences des Pères, leurs Institutions et leurs Vies,
ou la Règle de notre bienheureux Père saint Basile, que sont-elles sinon des
instruments de vertu, légués par des moines courageux et obéissants?»[2].
Moniales orientales de l'Eglise melkite tout en demeurant à part
entière membres de la Congrégation
bénédictine de la Reine des Apôtres, nous cherchons à
vivre concrètement de ce grand idéal exprimé au Concile Vatican II par feu
Sa Béatitude le Patriarche Maximos IV, à savoir d'être pont entre l'Orient et
l'Occident. Le soutien fidèle de notre Congrégation nous a permis de traverser
les nombreuses vicissitudes que connut la Palestine ces dernières années.
Dès leur arrivée, nos sœurs, alors
au nombre de trois, se lancèrent dans un immense travail de traduction,
lecture, recherche et contacts avec des moines et moniales orthodoxes et
catholiques spécialistes de l'Orient chrétien comme les pères Dusing, Rochkau,
Serima, Corbon, ainsi que les bénédictins de Montserrat qui, à la suite
d'un appel de S.S.Paul VI, assuraient une présence monastique au centre
œcuménique de Tantour, voisin du monastère.
Les contacts avec nos frères
orthodoxes étaient alors nombreux et profitaient du réchauffement des
relations opérées par la visite du Pape et l'événement du Concile. La vie au
monastère encore perdu au milieu des oliveraies et que l'on rejoint par
un petit chemin de terre, était très simple, et le quotidien tissé par la
récitation de l'office byzantin en arabe, les temps de solitude, de travail,
d'oraison, et les contacts avec les voisins arabes chrétiens. Les sœurs furent
aidées par la congrégation qui leur envoya en renfort les bras et les têtes
nécessaires à la construction et la bonne marche de la maison. Une quatrième
sœur destinée à rester à Bethleem arriva en 1967 et le 2 mai 1980, les quatre
professes fondatrices issues de Médéa fixèrent leur stabilité à monastère
de l'Emmanuel, en juillet, suivies d'une professe du Portugal, ermite au
monastère depuis 1975.
L'année suivante, un indult de Rome autorisa les
professes de l'Emmanuel à recevoir les insignes de la consécration du microschème[3],
devenant ainsi pleinement moniales selon le rite byzantin. Le lendemain de
cette cérémonie, le 6 février 1982, la première novice, sr
Mariam-Ibrahim, devenait rasophore[4].
Ce changement vestimentaire marquait une nouvelle étape vers l'Orient. Mais le
gros travail de ces années fut aussi la rédaction du Typikon[5] du
monastère qui intègre l'héritage de Saint Benoît, mais aussi celui des Pères
orientaux. Les parties juridiques sont conformes au code des canons des rites
orientaux et aux statuts de la congrégation de
la Reine des Apôtres.
La première version du Typikon est
approuvée ad experimentum pour 7 ans le 30 juillet 1984, ce qui permit à
notre sœur ermite, de recevoir le mégaloschème[6]
en la fête de St Sabbas (Père des moines du désert de Judée) et à notre
première rasophore, Sr Mariam-Ibrahim, de recevoir la consécration du microschème. D'autre
part, Sr Mariam Ibrahim confirma et intensifia la participation de la
communauté au grand mouvement de renouveau dans l'Esprit Saint qui jaillit au
cœur de l'Eglise protestante et catholique dans les années 1970 et 1980.
Elle
avait en effet largement contribué à sa diffusion en Belgique après avoir
rencontré des groupes charismatiques aux Etats Unis. Le monastère devint
alors une étape pour de nombreux pèlerins et un petit groupe de prière se
forma avec quelques unes de nos voisines. Peu de temps après sa profession, Sr
Mariam Ibrahim offrit sa vie pour l'Unité de l'Eglise et tomba
malade. Le 29 mai 1986, elle retournait au Père. Le grain était semé en terre,
la moisson lèverait un jour.
La période de fondation s'acheva
avec l'approbation définitive du Typikon de notre monastère le 15
octobre 1994 et la bénédiction de notre première higoumène.
Les principaux traits de notre
vocation sont l'insertion dans la grande tradition monastique des Pères de
l'Eglise indivise, et dans l'Eglise melkite, la vie de renouveau dans
l'Esprit, les liens de fraternité avec notre voisinage arabe, la prière pour
l'unité des chrétiens, l'accueil de pèlerins de toute confession, mais
aussi de retraitants grâce à une petite hôtellerie.
Depuis, notre communauté, bien que
toujours petite, se développe et la Divine Providence nous encourage
de ses signes. Nos anciennes sont toujours avec nous dans l'aventure,
et des jeunes nous ont rejointes. Nos sœurs ont traversé depuis 1967,
guerres et intifadas. Aujourd'hui, la Terre Sainte demeure déchirée. Cette
réalité de souffrance et d'enfermement nous plonge au cœur du drame de l'histoire
humaine, et le nom d'Emmanuel «Dieu avec nous», discerné dès les premiers temps
de la fondation, se charge d'un appel particulier à demeurer des cœurs brûlants
d'amour, ouverts à tous: pèlerins, amis de toutes confessions.
La prière liturgique régulière est un
lieu de réel ressourcement et de rencontre avec le Seigneur pour ceux de notre
entourage. Des liens très forts se sont tissés avec les familles éprouvées de
notre voisinage. Nous aimons accueillir des religieux, séminaristes du diocèse
en retraite, et leur faire découvrir ou approfondir la richesse de notre rite
oriental.
Des amis protestants nous ont
encouragées à nous rassembler chaque jeudi soir, dans une prière pour l'unité
des chrétiens, autour de la lecture des derniers discours de Jésus à ses disciples,
après leur avoir lavé les pieds (Jn 13-17) : «Père qu'ils soient un,
comme nous sommes un».
Nous sommes dépourvues de tout
moyen logistique d'envergure. Notre témoignage est essentiellement présence.
Mais cette présence chrétienne est importante, parce qu'elle est à sa petite
mesure, la garantie d'un Proche-Orient multicolore, dont la clef d'unité n'est
pas la violence mais la convivialité. La chrétienté en Orient est déjà en
elle-même représentative de l'heureuse diversité des confessions chrétiennes
(toutes sont rassemblées à Jérusalem: orthodoxes grecs, russes, syriens,
coptes, arméniens, éthiopiens ; réformés; anglicans ; latins, etc).
Elle est donc un témoignage en soi que l'amour et l'acceptation de l'autre dans
le respect de sa liberté religieuse ou sociale, est l'unique remède à la guerre
et aux conflits qui secouent la région depuis des décennies. L'enracinement
séculaire de la chrétienté en Occident, prédispose les chrétiens d'Orient,
insérés dans des milieux à majorité musulmane, à être un pont de compréhension
entre Occident et Orient, à combler le grand manque de confiance subsistant
entre eux. Si la présence chrétienne s'éteint en Orient, qui témoignera à leur
place que la convivialité est possible avec nos frères musulmans? Et qui témoignera
en retour à nos frères musulmans d'Orient, l'ouverture de l'Occident et sa
solidarité à leur égard? «La convivialité est l'avenir de l'humanité et
du Proche-Orient. Cela signifie la rencontre de l'homme avec son frère et tout
humain. C'est le dialogue des civilisations et des cultures, et de la foi entre
tous les fils et toutes les filles de la foi» [7].
Par notre présence, nous voulons aider les chrétiens de Terre Sainte à prendre
conscience de la beauté de leur propre vocation. Priez pour nous.
[1]
Extrait de l'Homélie de Sa Béatitude Maximos IV Sayegh lors de l'érection du
Monastère de l'Emmanuel, le 10 mars 1965
[2]
Règle de saint Benoît, LXXIII
[3] Microschème
: petit habit, c'est le nom de la profession monastique des cénobites. Ses
insignes sont la paramandias (petit carré de tissu où sont brodés tous
les instruments de la Passion ; il se porte sur le dos et il est tenu au
moyen de cordons se croisant sur la poitrine), la croix pectorale en bois la
tunique noire, la ceinture de cuir, le mandia (grand manteau sans manche
qui couvre tout le corps ; le tissu est plissé 33 fois dans le dos ;
il est porté aux grandes fêtes), le voile noir, les sandales, le chapelet de
Jésus et la croix manuelle.
[4]
C'est-à-dire qu'elle reçut le rason, manteau de chœur. Le rasophorat
constitue une étape majeure vers la profession du microshème. Certains
moines orientaux liés par des obligations extérieures au monastère, peuvent
rester rasophores (porteurs du rason), toute leur vie.
[5] Le
typicon (en grec : τυπικόν, typikon; pl. τυπικα, typika) est un livre
liturgique qui contient les instructions d'un Ordre monastique
[6] Le
mégaloschème, grand habit, n'est pris que par quelques moniales, en
réponse à un appel à une vie plus retirée, avec une règle de vie ou canon
particulier.
[7]
Lettre de Noël, SB le Patriarche Grégoire III Laham


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